Présentation Amélie Sabatier, historienne d'art

Au milieu de l’atelier baigné de lumière, envahi par les cartes et les papiers en tous genres, trône une grande toile. Une silhouette noire, valise à la main, est au bord d’un gouffre où s’agite une mer déchainée. A l’arrière plan, une mappemonde perce la tempête, dans une lumière d’orage. Le monde, c’est la quête de cet homme, de ce migrant, lancé sur les chemins, à la poursuite d’un endroit qu’il rêve meilleur, ou simplement différent.

En 1909, Guiseppe Riscaldino quitte son village piémontais de Brendizzo, pour tenter l’aventure en Amérique. Après un passage par Ellis Island, il s’installe finalement à Buenos Aires où il ouvre un superbe hôtel balnéaire, et fait fortune.

Cette légende familiale est la source d’inspiration du nouveau travail d’ASTRUC.

Le passeport de son grand-père en main, tamponné à Ellis Island en 1909 et 1913, elle part sur ses traces et visite l’ile en 1994.

Entre 1892 et 1954 Ellis Island est la croisée des chemins pour plus de 12 millions de migrants. Pour certains c’est la porte vers un monde nouveau où tous les espoirs sont permis. Mais pour ceux qui sont rejetés pour raisons administratives ou médicales c’est la fin du voyage, et des rêves.

Depuis l’île, tous peuvent voir la Statue de la Liberté. Quelle émotion pour ceux qui gagnaient New-York, et quelle tragique ironie pour ceux qui repartaient en Europe à fond de cale !

ASTRUC interroge ce symbole de la liberté à l’américaine. Vue sous différents angles et dans des tons divers, une série de toiles carrées questionne la lecture d’une image devenue trop banale. Référence à Warhol dans le traitement répétitif d’un même motif en mosaïque de couleurs, on retrouve aussi l’influence de Rauschenberg lorsqu’il interrogeait le drapeau américain.

Comment l’hyper-médiatisation fait d’une allégorie pleine de sens un banal objet de tourisme et de commercialisation. Comment voyons-nous cette icône aujourd’hui ? Et surtout, quelle signification conserve encore cette « liberté » ?

Dans un monde où les flux humains se sont encore intensifiés, la liberté fondamentale d’aller et de venir se heurte à des lois nationales toujours très restrictives.

ASTRUC fait du migrant son héros anonyme, dans une seconde série de peintures. Cet homme tout en noir, un chapeau sur la tête, sans visage et un peu courbé vers l’avant, parfois en signe de désespoir, souvent en signe d’entêtement. Dans sa valise se cache tout son bien, les seules choses qu’il a voulu emmener avec lui, au cours du chemin.

Au cœur des toiles, sous la matière picturale, sont insérées des cartes géographiques anciennes. Bien plus qu’un simple outil, elles sont l’âme de ces peintures.

Pour des dizaines de générations, les cartes évoquent le voyage, l’ailleurs. Elles sont parfois les seuls guides comme celle des Etats-Unis utilisée par des Français débarquant à New-York en 1934, pour se rendre à l’exposition universelle de Montréal, insérée par morceaux dans plusieurs toiles de cette série.

Pour l’artiste « les cartes sont plus qu’un outil, elles sont une représentation de lieux, d’histoires de vies, de rêves, de fantasmes »

Le grand intérêt du travail d’ASTRUC est que le migrant est évoqué sans pathos.

Dans ses peintures, l’artiste ne cherche ni à faire pleurer le spectateur, ni à le révolter sur le sort de « ces pauvres migrants ». Pas de misérabilisme ni de message politique. Toutes ses œuvres montrent notre homme au cours de son voyage. Ce qu’il laisse derrière lui n’est pas évoqué, et ce qui l’attend non plus. Seul le voyage compte, comme s’il était un but en lui-même.

Un fil rouge dans chaque toile évoque le thème universel de l’errance, plus ou moins hasardeuse, quête perpétuelle de l’homme vers un ailleurs, qu’il soit intellectuel ou matériel, émotionnel ou géographique.

Car très vite, le spectateur est renvoyé à sa propre errance, à son chemin personnel : le pays que l’on a quitté c’est l’enfance ; le chemin c’est la vie ; le but ? Comment savoir…

La force d’ASTRUC est de réussir à évoquer un enchevêtrement d’histoires humaines qui peuvent se lire et se comprendre à tous les degrés et parmi lesquels chacun peut retrouver celle qui leur parle de lui même, ou de ceux qu’il aime.

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